
Les enfants de Maïmba
Nous avions dit que nous quittions Goundi heureux… C’était sans compter sur la réaction des enfants de Maïmba ! Ils nous ont fait réaliser que nous partions définitivement. Ils ont beaucoup insisté pour que l’on revienne l’année prochaine, et c’était difficile de leur répondre. On a tenu à dire au revoir à tous, avec un petit mot pour chacun. Beaucoup nous ont tenu la main pendant très longtemps, nous ont remercié, ils faisaient passer dans leur regard beaucoup de choses. C'était très beau, mais très dur ! On n’oubliera jamais. Djim nous a offert un couteau de jet, attribut du cultivateur tchadien. On emportera avec nous les cadeaux de Prosper : une houe pour moi, et une calebasse pour Sandrine. Ces gestes nous vont droit au cœur. Nous n’oublierons pas non plus les bénédictions, en arabe tchadien, de sa femme qui a demandé à Dieu qu’il nous accompagne pendant tout le voyage, les adieux dans la famille de Raphaël, les cadeaux de Jérémie, Samuel qui était là jusqu’au dernier moment chez nous, le fils de Abel qui nous a porté les bagages jusqu’à la voiture, Aurélie qu’on reverra très bientôt, Fabio qu’on n’a croisé que trop vite, Prosper et les Jésuites qui étaient là au petit matin quand nous sommes partis. Plus d’un mois après c’est avec beaucoup d’émotion que nous repensons à notre départ de Goundi.
N’Djamena (1)
Le voyage jusqu’à N’Djamena s’est passé sans problème. Comme l’année dernière, nous avons croisé peu avant d’arriver dans la capitale d’immenses troupeaux de dromadaires. A N’Djamena nous avons fait la connaissance de Frédéric, un volontaire DCC arrivé ici depuis deux mois, d’autres DCC qui partaient en vacances ou qui rentraient, de Mongo, de Bitkine ou d’Abéché. Nous avons aussi rencontré Frédéric Mounier, le président de la DCC de passage au Tchad. Nous avons pu échanger avec lui très simplement autour d’une bière.
Le Cameroun
Puis nous sommes partis au Cameroun avec Pascale, Stéphanie notre collègue de Sarh, et Arsène son ami Tchadien. Ah, le Cameroun ! Des routes goudronnées, des fruits, des bus, la mer et la paix !
Waza. Une fois passés la frontière à Kousséri, direction Waza, à 4h de route vers le Sud. Ce village au cœur de la savane porte le nom de la plus grande réserve du pays. Comme c’est la saison des pluies, le parc était fermé mais comme tout est possible en Afrique, nous avons pu le visiter quand même. Des girafes à la pelle, des oiseaux de toutes sortes, des antilopes, des singes, mais pas d’éléphants, seulement leurs crottes. Deux jours plus tôt on les aurait vus (les éléphants, pas les crottes !). Et pas de lions, malgré leurs traces.
Maroua. On continue vers le Sud et la ville de Maroua, capitale de la province de l’Extrême Nord. Tout au long de la route, on a pu admirer les paysages qui sont à la hauteur de leur réputation : magnifiques. Ici nous sommes restés quelques jours. La ville est vraiment très agréables : les gens sont très accueillants, il y a beaucoup de taxis motos, les « clandos », qui vous emmenent à n'importe quel coin de la ville pour un prix dérisoire, l'artisanat y est très développé, et pour les sorties on n'a que l'embarras du choix. Arnaud, un volontaire DCC de Maroua, nous a proposé un programme sympa : deux jours à Tokombéré et deux jours à Manguerdla. A Tokombéré nous avons été accueillis par Pierre et Emilie qui sont là avec leur petite fille depuis un an. Ils nous ont permis de rencontrer le célèbre Père Aurenche, qui, à la suite de Baba Simon, fait un travail de développement remarquable dans la région depuis plus de trente ans. A Manguerdla, nous avons logé chez Jean, un Camerounais qui a un projet de tourisme équitable. Son village est au cœur des montagnes, et il y a beaucoup de possibilités de randos. Nous ne sommes restés que deux jours, mais son village mofou aurait mérité qu’on s’y attarde bien plus longtemps. Ensuite, direction Yaoundé. 7h de bus et 14h de train : de nuit, on traverse le Cameroun du Nord-Est jusqu’au Sud-Ouest, 1 400 km d’une traite.
Yaoundé. La capitale du pays. La ville aux sept collines, comme Rome. On y trouve tout. Nous logeons dans le quartier Nsiméon, chez Benjamin, un autre volontaire DCC avec qui nous avions fait le stage de formation il y a deux ans. Benjamin n’étant pas là, nous sommes pris en charge par ses deux collocs camerounais : Pierre et Féroméo. Nous ne nous connaissions pas mais ils nous ont accueillis comme si nous étions de leur famille : une belle leçon d’hospitalité. Nous avons beaucoup échangé, on a refait le monde. Féroméo est un grand sculpteur. Il nous a offert, à Sandrine, moi et Pascale, une sculpture, c’est le rituel de maison.
Douala. A 3h en bus de Yaoundé, la capitale économique du Cameroun. Impressionnante, immense, presque effrayante, mais on s’y attendait. Nous nous rendons en taxi chez Gauthier et Sophie, encore des DCC. Un grand moment de cette aventure. Il y a deux ans, on s’était dit qu’on se retrouverait à Douala, et ça y est, nous y sommes : comme le temps a passé vite ! Le premier soir, nous sortons en ville : nous avons l’impression d’être à New York ! nous restons deux jours, le temps de découvrir un peu la ville. Ce qui nous a le plus frappé, c’est la taille du marché : toute l’Afrique Centrale doit venir faire ses courses ici.
Kribi. Les plages de Kribi… Depuis le temps qu’on en rêve. Ce n’est pas un mythe : c’est vraiment magnifique : du sable fin à perte de vue, les palmiers, les vagues, le fleuve qui se jette en cascade dans l'Atlantique. Et personne à part nous ! Le bonheur. ça fait son petit effet de voir l'océan après 2000 km de route. Arsène, notre ami tchadien, voyait la mer pour la première fois. Baignade, bouffe au bord de l’eau... Trois jours après il était temps de rentrer…
Nous avons fait le chemin dans le sens inverse, et le mercredi 30 août, nous étions à N’Djamena.
N’Djamena (2)
Nous avons vu Roberto, et notre partenaire. Le Tchad nous réservait encore quelques sensations fortes. Un soir que nous raccompagnons Justine chez elle, de l’autre côté du Chari, nous nous sommes retrouvés coincés au milieu du pont, derrière un immense troupeau de bœufs. Les nomades courraient dans tous les sens pour remettre le troupeau en ordre. C’était vraiment très impressionnant. Le plus fort était encore à venir. Notre avion était le dimanche soir à 23h, mais une tempête énorme s'est déchaînée sur la capitale. L’avion qui venait de Paris n’ a pas réussi à atterrir, malgré deux tentatives, et vers 21h il s'est dirigé vers Douala. Comme rien n’est jamais clair, nous ne savons pas si nous devons rentrer à la maison pour revenir demain matin, ou attendre ici, sachant qu’il y en a pour des heures d’attente. Nous optons pour la première option après avoir laissé notre numéro à une responsable d'Air France, au cas où... Nous retraversons N’Djamena de nuit, contournons les arbres abattus par la tempête, passons devant le palais présidentiel, et allons nous coucher. Mais à 4h du matin, notre partenaire nous réveille : l’avion est à N’Djamena depuis 2h du matin. Nous retraversons la capitale à fond, manquons de dégommer une troupe de militaires qui faisaient leur footing (là c’est sûr qu’on se faisait tirer dessus !), et arrivons à l’aéroport… désert ! Merde ! Nous venons de rater notre avion ! Mais après toutes les difficultés que nous avons eu à voyager pendant deux ans, le départ pouvait-il être autrement ? Nous avons donc gagné un jour de plus au Tchad, et avons réussi à avoir un avion le lendemain.
Paris
Nous retrouvons mon père et mon petit frère rassurés...
Et maintenant ?
Nous ne réalisons pas vraiment… Depuis une semaine que nous sommes en France, nous n’avons pas chômé. Nous avons déjà emménagé dans un appartement au cœur de Fontenay-le-Comte. Il nous paraît très grand et très vide. Nous n’avons pas (encore) de téléphone, les parents de Sandrine nous prêtent une voiture. Demain je prends contact avec mes nouveaux collègues, et Sandrine cherchera du travail en septembre.
Tout va déjà très vite !
Nous quittons Goundi.
En juin, nous aurons vu Doba et ses champs de pétrole, réalité brutale où une richesse criante côtoie la plus grande pauvreté, nous aurons passé de bons moments dans les champs avec les enfants, nous aurons partagé un peu leur vie quotidienne, nous aurons dormi à Mamyong, bavardé jusqu’à tard dans la nuit sous les étoiles, nous nous serons réveillés tôt le matin, moment très calme où chacun se réveille tranquillement, se prépare, boit son thé, va saluer ses voisins, et part aux champs…
Mais bientôt, nous serons à N’Djamena.
Nous laissons derrière nous notre travail, qui aura souvent été difficile pendant ces deux années. Nous aurons manqué de moyens, et nous avons été un peu livrés à nous-même. Nous avons souffert de voir que nos enfants ne mangeaient pas toujours à leur faim et qu’ils vivaient dans des conditions difficiles.
Mais nous avons la chance de voir, avant de partir, que la structure est reprise par la Sœur Agostina, une personne au grand charisme qui connaît bien Goundi et le Tchad depuis plus de trente ans. Elle connaît parfaitement la culture sara dont elle parle la langue. Elle saura refaire de cette école une belle école où on n’apprend pas simplement à lire, à écrire et à compter, mais aussi à devenir un homme ou une femme. Elle disposera d’un budget conséquent. Les enfants mangeront de la viande ou du poisson chaque semaine, les bâtiments seront refaits, il y aura des tables, des ustensiles de cuisine neufs. Le salaire des maîtres et éducateurs va être augmenté, ils auront une tâche claire à effectuer.
Dimanche dernier nous avons fêté la fin de l’année et notre départ à Maïmba. C’était beau. Sandrine a bien parlé, tout le monde guettait une petite larme à l’œil, mais non. Prosper a traduit ce qu’elle a dit en sara, pour que tout le monde puissent bien comprendre, mais sa traduction n’a pas été fidèle : il a dit que nous avons été les deux fourches qui soutiennent l’édifice pour ne pas qu’il s’effondre… ça résume bien notre impression : nous avons assuré la transition, et le compliment nous va droit au coeur. Puis après un bon repas, nous aurons dansé fatigué, jusqu’à la tombée de la nuit. Il y a une énergie incroyable qui se dégage quand tout le monde se met à danser. Nous quittons une école pleine de joie et d’énergie.
A N’Djamena, nous retrouverons Justine avec qui nous nous étions si bien entendu à Goundi en février dernier.
Mais avant, nous voulons profiter de nos derniers instants à Goundi. En brousse où nous sommes dehors, si près des choses simples et de la nature. Nous aurons appris mille petites choses. Au mois de juin, après une grande tempête, nous aurons recueilli un oiseau au plumage coloré, un petit martin-pêcheur perdu à Goundi où il n’y a pas de rivière, son nid est tombé par terre avec l’arbre qui le portait. Nous aurons apprivoisé «Véronique », notre petite gazelle qui se laisse approcher dans notre jardin. Nous espérons qu’elle fera le bonheur de Tecla, la petite fille de Fabio et d’Helena, avec sa sœur Lia, encore bébé. Cette petite famille italienne vient d’arriver à Goundi. Dommage que nous partons déjà, nous nous serions bien entendus. Nous partons trop tôt !
Mais il nous faut partir. Une bonne voiture part de Goundi à la fin de la semaine, et il y a de la place pour nous. Il faut sauter sur l’occasion. Quand on connaît l’état de la route au Tchad. A partir de maintenant il va pleuvoir tous les jours, et le Sud du pays va se transformer en un immense marécage dans lequel il sera de plus en plus difficile de circuler. Il nous faut partir maintenant car nous ne savons pas quand sera la prochaine occasion.
De N’Djamena, nous prévoyons un petit tour au Cameroun, jusqu’à Douala et les plages magnifiques de Kribi, en passant par le parc naturel de Waza.
Nous quittons Goundi…
HEUREUX !!!
Travaux des champs
A Goundi, les travaux agricoles ont pris le dessus sur les maths et le français. Le matin, au lieu d’aller en classe, les élèves vont aux champs, avec les houes, les charrues et les bœufs. Si comme tous les gamins du monde, les enfants de Maïmba préfèrent aller aux champs qu’à l’école, l’ambiance n’est pas vraiment à la fête : il ne pleut pas à Goundi, alors que nous sommes déjà au mois de juin. Nous devrions déjà avoir semé et tous les champs ne sont même pas encore labourés… Les éducateurs sont très inquiets : quand va-t-il enfin pleuvoir. On guette le ciel en permanence. S’il ne pleut pas avant le 15 juin, il n’y aura rien à manger l’année prochaine. De plus, les bœufs n’ont pas assez d’herbe à brouter, ils n’ont pas assez de force pour labourer une terre trop sèche, donc trop dure. Si on ne les économise pas, ils risquent de tomber malades la semaine prochaine. Tout le monde prie pour qu’il pleuve.
En attendant la pluie, les enfants continuent à nettoyer les champs. Le travail est particulièrement ingrat cette année dans certains champs, ceux qui touchent l’école. Les élèves doivent débrousser à la main des champs qui n’ont pas été cultivés depuis vingt ans, il y a des souches tous les 50 cm, des racines, des épines… Bref, ce n’est pas marrant. Tout ces gamins, les plus petits surtout, nous font un peu de peine quand ils rentrent du travail.
Nous sommes avec eux dans les champs. Pour nous qui ne connaissons la vie agricole traditionnelle que dans les livres d’images ou par les souvenir de nos grands-parents, c’est une joie de guider les bœufs, de tenir le mancheron de la charrue, de trier la semence, d’écouter les conseils des éducateurs, d’aller se promener dans la brousse pour rejoindre les champs qui sont à quelques Kms du centre. Nous collectons une mine d’informations sur la vie des champs. Ce qui ne gâche rien, tout le monde prend soin de nous : les enfants veulent nous porter notre sac, nous apportent des nattes et des coussins. Confortablement installés sur ces nattes, de retour des champs, à l’ombre des grands arbres de Maïmba, nous leur montrons des photos de notre famille en France, de nos amis : ils sont très curieux et nous posent beaucoup de questions : « C’est vrai qu’en France on jette les vaches mortes dans les cabinets (toilettes) ? » Leurs réflexions nous font rire : « elle est belle ta maman ! » On se prend à rêver de les emmener en voyage scolaire en France et de se promener avec eux en ville, on imagine leurs réactions. Comment ça, ce n’est pas possible de les emmener ? En attendant, nous passons des moments magiques avec eux. Et avec eux, comme avec tous les habitants de Goundi, nous attendons la pluie.
Pourquoi tu n’as pas mis au monde à Goundi ?
Les gens savent que nous allons bientôt rentrer en France. La question qui revient le plus, magnifiquement formulée par Pierre Cardin, un tailleur de Goundi, est : « Mais pourquoi Sandrine n’a-t-elle pas mis au monde en brousse ? » On imagine la fête qu’ils nous feraient si nous avions un petit bébé ici… Les filles de Maïmba ont imaginé toute une histoire comme quoi nous avons une petite fille à la maison, qu’elle s’appelle Véronique, que c’est Barbara qui lui donne le lait pendant que Sandrine est à Maïmba…
Véronique la biche-cochon
Véronique, du coup, c’est le nom qu’on a donné à notre petite antilope, une « biche-cochon » plus exactement (« dul » en sara). Prononcez « Béronique » avec l’accent tchadien. C’est un ancien élève de Mamyong qui nous l’a emmené à la maison, il l’a trouvé en brousse. Sa maman s’est enfuie. Née depuis moins d’une semaine, elle n’a aucune chance de survivre si on ne lui donne pas un peu de lait… Nous avons craqué et nous l’avons adoptée. Trois fois par jour, nous lui sa bouillie, et maintenant elle a bien grandi, elle gambade dans notre concession. Après coup, nous avons appris qu’il est interdit d’élever des animaux sauvages au Tchad, qu’on risquerait la prison. On a donc dû déclarer notre petit faon à la sous-préfecture, au nom de l’ATCP… Les enfants de Maïmba ont aussi recueilli une toute jeune biche-cochon, ils lui ont aussi donné la bouillie, mais sans sa maman, la pauvre n’a pas survécu. Le meilleur moyen aurait été qu’on l’emmène chez nous, comme nous on proposé les enfants, on lui aurait donné du lait. Mais pouvait-on donner du lait à cet animal alors que les enfants de Maïmba n’en boivent jamais et qu’ils en auraient tant besoin ? Les gens savent que nous avons une biche à la maison, du coup, des chasseurs sont venus cette semaine pour nous proposer une bébé gazelle cette fois… Evidemment, nous avons refusé : s’ils savent qu’on achète des animaux sauvages, ils vont vider la brousse pour nous. A quand un bébé lion à la maison ?
Barbara
Barbara, notre amie italienne, est rentrée en Italie la semaine dernière. Elle aura eu droit à une magnifique fête de départ à Maïmba, avec un bon repas pour tout le monde, enfants, maîtres, éducateurs et leur famille, des chansons et des danses pendant tout l’après-midi. En deux mois, elle aura apporté beaucoup au centre : par les activités qu’elle aura organisé avec Sandrine – théâtre, arts plastiques et jeux – elle aura mis une ambiance de fête à Maïmba pendant les deux mois ou elle est restée. Comme dit Alexis, le maître des CP1, « elle aura réveillé Maïmba ». Avec les moyens du bord, elle aura donné des idées aux maîtres qui n’ont aucune formation dans le domaine artistique. Elle aura surtout assuré une présence bienveillante avec les enfants, particulièrement avec les filles, qui ne sont pas prêtes de l’oublier. Pour nous, c’est une bonne copine et une prof d’italien qui quitte Goundi. Ça commence à sentir la fin de l’année scolaire !
Fabio
Fabio, lui, a l’air de bien s’habituer à la brousse tchadienne. Il faut dire qu’il est né en Afrique, et qu’avec ses parents médecins et ses deux frères, il a vécu au Bénin, au Maroc, au Mali, au Mozambique et en Guinée Bissau jusqu’à l’âge de 15 ans où il est rentré en Italie pour devenir médecin par la suite. Dans quelques jours, il va rejoindre en Italie sa femme Helena et ses deux petites filles de 18 et 3 mois pour les emmener à Goundi, pour une durée de un an. Ce sont les Tchadiens qui vont être contents de voir que les Blancs ont des enfants eux aussi.
Evariste l’âne
Roberto, Barbara et Fabio aiment faire la fête, nous aurons donc passé des moments très sympas avec eux. Le dernier en date, c’est quand nous avons « emprunté » l’âne de Kisito, un collègue de Mamyong, pour faire croire à Aurélie que nous lui offrions en cadeau pour son anniversaire. On a beaucoup rigolé ! On a appelé l’âne Evariste. Le dimanche matin, nous sommes allés reconduire Evariste à Mamyong, ça ne surprenait personne de nous voir marcher sur les pistes de brousse avec un âne.
Maurice
Pendant quelques jours, nous aurons eu un voisin venu d’Allemagne. Il s’agit de Maurice Daja, né à Koumaï, pas loin d’ici, il y a déjà pas mal de temps. Il a une histoire qui force le respect. Après avoir étudié à Paris, sillonné l’Afrique de l’Ouest en tant que journaliste, il est revenu au Tchad dans les années 80. Là, il a été un des fondateurs du SAVE, un centre d’information connu dans tout le Tchad. Mais il ne faisait pas bon vivre au Tchad dans les années 80 sous Hissen Habré, et il a passé une année en prison. Il aurait dû en passer quatre mais il a pu fuir vers l’Europe, à Munster où il a pu s’installer. Depuis quelques temps, il revient chaque année au Tchad, notamment pour suivre différents projets dans son village de Koumaï. On sent l’immense bonheur qu’il a de retrouver le Tchad.
Comme vous voyez, nous continuons à faire de nombreuses rencontres, il y aurait encore beaucoup à dire mais nous n’avons malheureusement pas le temps de tout raconter…
Voici un petit texte que j’ai écrit en février dernier pour la DCC, sur le thème : « la classe, théatre de l’interculturel ». L’article est paru en avril dans la revue de la DCC. Bonne lecture. François
Il est 7h20, après 15 minutes de marche à pied à travers les champs bordés de rôniers, de karités et de caïlcédrats, nous arrivons à Maïmba, l’école agricole dans laquelle nous travaillons depuis un an et demi. Déjà, les élèves de services viennent balayer la classe et la cour avec leur petit balai. Depuis le puits, Léa amène l’eau, sur sa tête, pour remplir le canari qui est dans le fond de la classe. Ainsi les élèves pourront boire pendant la matinée. Nous sommes fin février et il commence à faire chaud.
La première impression quand on rentre dans une classe, à Maïmba, c’est qu’il n’y a vraiment pas grand-chose : un tableau, des tables, quelques livres, des craies… Pas de vitres, les quatre fenêtres ferment avec une tôle, qui est retenue avec une tige de mil… Sur un mur de la classe : « le fouet est l’instrument de base de l’enseignement », pourquoi pas…
Aujourd’hui, Sandrine enseigne seule avec les CE1. D’habitude, elle est avec son collègue Jérémie Allatoïngar. Nous nous partageons la classe pour échanger sur les pratiques pédagogiques. Beaucoup de maîtres ici ne sont pas formés. Moi, le jeudi, j’enseigne avec Benjamin Noubarangué, je fais l’expression écrite et les maths, il fait le civisme. Jérémie n’est pas là aujourd’hui car il remplace le collègue de CP2, Prosper Nanhoton, parti à l’hôpital car son fils est malade.
A 7h30, on sonne la cloche, une espèce de jante de voiture accrochée au caïlcédrat. Il manque encore beaucoup d’élèves, et Benjamin qui n’est toujours pas là… C’est un peu agaçant cette habitude d’arriver tout le temps en retard ! Les élèves arrivent au goutte à goutte, les cahiers sur la tête. A 7h35, Benjamin arrive sur son vélo, tranquille…
A 7h45, on fait l’appel. Tout le monde est là sauf Josué qui est bouvier : chaque jour quelques élèves sont chargés d’accompagner le troupeau de l’école, une cinquantaine de bête, à travers les champs, toute la journée et n’ont donc pas classe.
La leçon peut commencer. Expression écrite. C’est un cours qui est très difficile à faire : les élèves ne parlent presque jamais français, leur niveau est très faible. C’est un domaine qui offre aux élèves une liberté d’expression dont ils n’ont pas l’habitude. Depuis que nous sommes au Tchad, nous avons constaté que la plupart des cours sont « formatés ». Les élèves sont habitués à ce qu’il n’y ait qu’une seule solution possible : chacun fait son exercice, on corrige et tout le monde, bien proprement, prend la correction sur le cahier. L’expression écrite les oblige à réfléchir par eux-mêmes, à créer. Cet apprentissage doit donc se faire en douceur. Le thème de ce matin : « écrire un texte d’information ». Je me lance : « Qu’y a-t-il à Goundi ? Dites-moi et je remplis le tableau ». Quelques bras se lèvent : l’hôpital, le marché, des voitures… ça a l’air de marcher. Puis tout le monde veut parler, même les filles qui parlent très peu. Bientôt, je suis obligé de lever le ton : « Pas tous à la fois ! Levez le doigt ! » Mais secrètement je jubile : ça marche ! Au bout de quelques minutes le tableau est rempli. On aura bien ri. Emmanuel dit qu’il y a des éléphants, un autre des girafes… ça fait des années qu’il n’y en a plus dans cette région. Maintenant, je peux laisser les élèves seuls face à leur copie. Je peux mesurer tout le progrès qu’on a réalisé depuis quelques mois.
De son côté, Sandrine a eu plus de difficultés ce matin. Apprendre le repérage dans le temps, les années qui passent, « la ligne de vie » des élèves n’est pas aisé, car les élèves ne connaissent ni leur date de naissance, ni l’année de leur arrivée à l’école. Au final, nous aurons passé une matinée agréable tous les deux. Nous nous sommes bien habitués à ces enfants, et ils se sont bien habitués à nous. Il y a un an et demi, ce n’était pas gagné : nous sommes tellement différents. Pour beaucoup d’entre eux, nous sommes les premiers Blancs qu’ils rencontrent. Non, nous ne venons pas pour donner. Nous venons pour travailler avec vous, pour vous faire travailler et ce ne sera pas facile ! De notre côté, il nous aura fallu apprendre à les connaître, ces gamins. S’habituer à leurs réactions qui nous paraissent bizarres, dans cette région où les traditions sont très vivaces. L’initiation des garçons a compliqué les choses cette année: tous les garçons de l’école ont changé de prénom, et ils ne nous ont pas reconnu à la rentrée de septembre ! En même temps, cet épisode nous a permis de comprendre beaucoup de choses sur leur culture, et du coup d’être plus à l’aise en classe.
Pour chaque discipline, nous essayons d’apporter notre touche personnelle, qu’un professeur local ne pourrait peut-être pas apporter. Nous accordons beaucoup d’importance à l’esprit critique, à la place de l’erreur, à l’initiative personnelle, à l’efficacité… Nous nous rendons compte de la formation en France qui est vraiment de qualité, ce qui n’est malheureusement pas le cas dans ce pays (où les diplômes s’achètent et où beaucoup sont persuadés que les compétences ne servent à rien). Nous nous rendons compte aussi qu’avec le peu de moyens qu’il y a ici, certains maîtres font un travail remarquable, bien mieux que nous.eut-être que le plus important est qu’on montre aux élèves qu’on s’intéresse à eux : ils adorent nous apprendre quelques mots de leur langue, nous raconter des histoires de leur petite vie. Ce sont nos meilleurs moments de cette coopé. C’est très riche et plein d’espoir. Quelque part, on leur dit « votre culture a beaucoup de valeur à nos yeux ». Dans ces situations de classe où tout nous montre que nous sommes différents, nous apprenons qu’il est possible de travailler ensemble.